Extraits

Chapitre 1

Le mort

Le mauvais présage

Le mobilier rudimentaire de la terrasse devient inconfortable. J’essaie une autre position pour reprendre mes observations. Un flux ininterrompu de passants déferle sur les trottoirs. En quête d’un indice, je m’efforce d’accrocher leur regard lorsque me prend à la gorge une odeur âcre et nauséabonde. Un homme, d’une taille remarquable, émerge de la nuée, accaparant mon champ de vision. D’abord confus, je fais le point, et son aspect m’apparaît plus distinctement : une enveloppe décharnée portée par des vêtements sales, déchirés, un visage émacié, les traits creux. La pestilence qui lui colle à la peau et le dégoût qu’il suscite m’empêchent de respirer. Ses iris bleus, très clairs, presque transparents, me fixent sans un mot, avec insistance. Il flotte dans l’air le relent d’un cauchemar terrifiant. Cherchant à rompre l’emprise, je constate qu’il m’est impossible de bouger, ni d’émettre le moindre son. En face, un abîme insondable me nargue et n’exprime pas d’intention. Une sensation de vide me tiraille. La vie se fige en cet instant volé puis soudain le charme se brise. De légers claquements de talonnette dans mon dos font vibrer le bitume. L’homme muet se détourne et repart se fondre dans la foule.

« Encore un… Ils sont toujours plus à descendre le boulevard, ça va mal finir », prophétise le serveur qui m’apporte un expresso, l’addition, et se poste à ma gauche en attendant son dû.

L’apprenti notaire et le testament

Le texte est court, libellé vingt-et-un ans auparavant, par un associé du cabinet – secondé d’un confrère conformément à la loi – à la demande du défunt. Mon legs est constitué pour l’essentiel d’une propriété immobilière, sise à un endroit que je ne retiens pas sur le moment. Il est complété d’une somme d’argent – qui servira, pour beaucoup, à couvrir les droits et frais divers – et d’une enveloppe kraft fermée, déposée par l’intéressé lors de la rédaction des dispositions. Oui, tout est clair. Non jusque-là je n’ai pas de question. Appliqué, rigoureux, il m’expose les circonstances qui nous ont amenés là où nous sommes aujourd’hui, enfin surtout moi. Un monsieur, un certain Bells, s’est présenté à l’office avec un certificat de décès, celui de mon oncle. Le papier, tamponné par un médecin de l’institut médico-légal, n’était pas suffisant pour partir en quête des bénéficiaires. Alors il les a mandatés pour établir l’acte officiel. Cette formalité rapidement exécutée, la procédure fut déclenchée. L’expression devient solennelle. Dans une langue ésotérique, ajoutant des gestes, il invoque le devoir d’engager un généalogiste successoral. Il décrit des zones d’ombres, le brouillard du passé, une chasse effrénée qui s’achève par l’édition d’un autre certificat, dit de vaines recherches celui-ci. L’air environnant s’alourdit, il se complait dans des détails insensés, et me noie dans sa logorrhée. L’énoncé des articles, psalmodiés sur un ton monotone et glacé, anéantit mon excitation candide, réduite à un amas de sentiments contradictoires. La litanie des formules consacrées redonne vie à cet aïeul dont j’avais fait le deuil, à présent je doute. J’avais intégré le principe d’honorer sa mémoire, pas celui de le ressusciter. Je ne sais plus s’il est judicieux de creuser plus profond. Le novice, imperturbable, se tient devant moi, seules ses lèvres bougent. Une voix me chuchote qu’une machination terrible se cache derrière toute cette cérémonie, puis le silence s’installe. La séance est close. Ne sachant pas exactement de quoi il retourne, je signe la lettre d’acceptation pure et simple de la succession, remercie le stagiaire et repars sans assurance, une pochette cartonnée rouge serrée contre ma poitrine.

Le restaurant

Les vitres teintées masquent l’intérieur de l’établissement, me renvoyant mon reflet. J’entre et me laisse surprendre par l’atmosphère envoûtante et suave qui se dévoile. L’ameublement est raffiné, composé de bois clair sur un parquet foncé. Des rideaux de velours rouge décorent et cloisonnent la salle à manger, spacieuse, offrant quelques compartiments isolés pour plus d’intimité. Le métal des couverts brille sous la lumière indirecte tel, en arrière-plan, le comptoir colonial. Un papier peint, aux motifs luxuriants, tapisse le mur du fond, suranné, patiné d’exotisme. Deux clients sont attablés, face à face, dans la partie visible.

Le maître d’hôtel s’avance, affable.

Non je n’ai pas réservé, mais il est tôt, le restaurant n’est pas complet. Je me vois proposer une alcôve, d’un regard complice. Je le suis, docile, et ne décode qu’en chemin le « vous serez plus tranquille » susurré gauchement. Il n’y a qu’un pas depuis l’office notarial et d’autres, un paquet rouge en évidence, l’auront franchi avant moi.

Mon plat commandé, j’étale une à une les pièces du puzzle sur la table. Sous mes yeux, le doute persiste, comme une mise en garde, mais il est trop tard pour résister. Je touche peut-être du doigt les raisons de mon abandon, du départ de mon oncle, l’inventaire des choses extraordinaires qu’il aura réalisées pendant toutes ces années. Ces choses qui nécessitaient que nous soyons séparés, qui l’ont accaparé, au point de ne plus se manifester. Je me lance.

La morgue

L’édifice ne ressemble pas à un entrepôt frigorifique. Il n’est pas si austère que je le craignais, posé en bord de Seine, sous ses briques rouges, et son propylée néoclassique miniature. Le calme qui règne dans le hall d’entrée contraste avec le tumulte des routes environnantes, renforçant ma première impression. Un plafond voûté, élevé, recouvre la pièce principale. Elle est fermée au-dessus par une large vitre sous laquelle est encastrée une double porte dans un panneau de bois blanc. J’y pénètre à pas feutrés. À ma droite trônent en majesté, quatre bustes à taille humaine sur autant de piliers, immortalisant, j’imagine, les clients célèbres de l’établissement. Derrière, l’hôtesse veille et stoppe net mon élan vers le siège libre qui lui fait face. Le ton sec, elle me renvoie patienter dans une allée où des chaises sont alignées, en précisant qu’on m’appellerait. Le lieu est désert. Je m’exécute et profite de l’air frais diffusé par la climatisation. Les minutes se succèdent en silence quand elle se décide à me convoquer. Je m’assois, m’efforce de briser la glace avec un mot sur l’aspect de l’immeuble et me vois répondre qu’il n’est pas seulement beau, mais également très pratique.

Elle, « Des filets de pêche fixés sur le mur extérieur, par exemple, permettent de remonter, à moindre effort, les corps jetés en amont du fleuve. Ce sera tout ?

Les pompes funèbres

Le quartier compte une multitude de commerces funéraires, et celui qui m’a été recommandé se situe dans une rue adjacente : Osmond, Services d’Incinération Rapide et d’Inhumation Sur-mesure. J’entre au son d’une clochette attachée en haut de la porte. Un ventilateur crasseux, par terre, brasse un air vicié, propageant un bruit lancinant, répétitif. Derrière le comptoir, un préposé lève le menton. Je le salue et m’étonne, pour capter son attention, de la concurrence qui sévit dans les parages. Faute d’être débordé, et parce qu’il apprécie la compagnie, il consent à m’en expliquer la cause.

Les formalités, pour extraire les usagers de l’institut médico-légal, s’effectuent à la mairie toute proche, et des petits malins, flairant la bonne affaire, s‘agglutinèrent aux vrais professionnels, créant la surenchère. Un temps, le responsable, pour préserver sa part du marché, s’est même flanqué d’un rabatteur qu’il a posté dehors. Ses rivaux, pragmatiques, n’ont pas tardé à répliquer la méthode, engendrant une belle pagaille. Les riverains se plaignaient au maire qui, excédé, exigea le retour au calme et à la dignité. Le ciblage publicitaire et les promotions se font sur internet désormais. La technologie a bouleversé le secteur, tant qu’ils envisagent de créer leur propre intelligence artificielle. Ils pourraient reproduire la voix et les pensées d’un parent décédé, pour que sa présence égaye à jamais notre salon. Un ersatz qui pourrait habiter une enceinte connectée, dissimulée dans un objet souvenir, ou mieux, modelée à l’effigie de l’être cher, une sorte de tête à coiffer 3.0, la vie éternelle sur disque dur. Pour vous, mortels, le rêve devient réalité, O.S.I.R.I.S un savoir-faire millénaire à votre service ! Si l’appareil n’est pas encore disponible, les pré-commandes sont ouvertes, et mon avis l’intéresse. La proposition mérite d’être approfondie, mais à cet instant, il m’est difficile de me projeter post mortem. Il opine et m’offre son plus beau rictus tout en articulant que c’est normal, la mort aussi cela dit, en général. Sinon que peut-il pour moi ?

Je recycle mon discours alors qu’un homme émerge du fond du local, dans un couloir aménagé contre le bureau. Le regard de déférence et l’effacement du premier suggèrent que l’autre est son patron. Gros, de pieds en cap, un mouchoir à la main gauche dont il se sert pour éponger son front suintant. Un léger mouvement de balancier agite ses cheveux gras, mi-court mi-long selon l’endroit, lorsqu’il marche. Il vient à ma rencontre et remarque le cigarillo éteint, à moitié consumé, coincé entre deux doigts de sa main droite. Il s’empresse de le recaler entre ses dents, découvrant une montre de marque. Suit un sourire jauni qui, assorti à sa chemise, relève le noir du costume-cravate en vigueur dans la profession. Osmond, croque-mort de père en fils, et vu son tour de taille, il a bon appétit. Je résume à l’essentiel jusqu’au sujet qui les concerne. Il me jauge. Son sourcil gauche, vaguement rehaussé au détriment de son œil droit, traduit sa concentration. Cinq longues secondes de silence s’abattent une à une, puis il se retourne sans grâce, tape dans le dos de son subordonné, lui enjoignant de m’aider dans la mesure de ses capacités. Sur quoi, il s’éclipse entre les rideaux noirs qui cloisonnent l’arrière-boutique.

Second rictus, moins appuyé, le préposé consulte son écran. Ils ont chargé quantité de commandes ce jour-là, avec la chaleur, les chalands s’entassent, âgés pour la plupart. J’acquiesce, en quelques mois les pics de température exceptionnelle se sont accumulés. Il se redresse, aucun résultat sur le nom du défunt, ce qui en soit n’est pas anormal car il note surtout le nom de ceux qui payent. Mes chances de lui soutirer des informations sont au plus bas. Au bluff, je glisse « Bells » et il le trouve ! Une crémation, version premium avec ruban. Pas d’autre accompagnant dans son registre, le monsieur sera reparti avec l’urne sous le bras. La date concorde avec le dépôt des papiers chez le notaire. Des observations complémentaires ? Une description ? Non, trop d’allées et venues, impossible de se rappeler. La clochette de la porte introduit un couple de clients potentiels. Un bref haussement d’épaules me signifie que notre entretien se termine. Je le remercie, cède ma place et sors.

Le départ

Code un, code deux, ascenseur, j’ouvre la porte, franchis le seuil et dépose mon paquet, avec mon portable, sur le buffet. J’allume le ventilateur d’appoint, et relance le vinyle déjà posé sur la platine pour en couvrir le bruit. Le salon se rafraîchit lentement. Les volets sont fermés. Je m’accorde une pause sur le canapé, dans le sens de la longueur, les mains sur la nuque et les talons sur l’accoudoir. Dans l’interstice du battement de mes cils, je fixe les fines raies de lumières qui hachurent le plafond. Effet de la réverbération sur le rebord de la fenêtre, filtrée par les volets, elles ondulent, souples et légères, sous l’action de la brise dans les rideaux. Les paupières closes, ces silhouettes lumineuses s’estompent. Les liens qui m’unissent au réel se relâchent, un à un, mes sens m’abandonnent.

Hors du monde quand lui poursuit sa course, inflexible, je m’éveille d’un bond.

20 h 07. La tête de lecture bute sur la fin du disque et repart pour un tour dans une boucle infinie. Je me lève pour changer de face et attrape mon téléphone. Aucun appel, pas de message. Encore sous le contrecoup de cette sieste impromptue, je décide de me dégourdir sous une douche froide. Le déroulement de la journée me revient, mon programme également. Je me charge du nécessaire pour tenir deux jours, repère deux tomates dans le réfrigérateur et faillis m’asperger de pulpe à la première bouchée. Un peu de sel et je savoure les suivantes au-dessus de l’évier. Un rapide contrôle, mon sac, mes clés, les papiers, et je cours chercher la voiture.

20 h 52. Sur l’autoroute, comme beaucoup l’été, je laisse Paris derrière moi. Le soleil m’aveugle. Bientôt, il achèvera sa course et les ombres libérées se cacheront dans l’obscurité, la nuit nous enveloppera. Pour l’heure, je sors mes lunettes noires, maintiens le cap plein Ouest et fais vibrer les hauts parleurs.

Chapitre 2

Le village

La maison dans le village

J’ai vite compris que cette histoire ne se réglerait pas d’un claquement de doigts, que je devais m’y consacrer, quitte à rompre, provisoirement, avec ma vie d’avant. Après plusieurs semaines et des aller-retours, j’emménageai dans ma nouvelle maison. De dimensions modestes, elle ne correspond pas à ce que j’imaginais. Elle est confortable néanmoins. En retrait du centre, bâtie en pierre sur un niveau, elle est à l’image des autres logements du secteur, un vestige du moyen-âge. La patine des meubles en bois massif semble avoir été travaillée avec soin par les générations antérieures, évanouies avec le vernis. Les tiroirs, les rangements, les placards ne renfermaient qu’une odeur de vétusté. À l’arrière, le jardin n’est plus entretenu depuis longtemps. Les herbes folles, sauvages, rivalisent pour masquer l’étroite rivière qui le borde, et de chaque côté se font face deux bâtiments étriqués, décrépits. Leur état délabré occulte leur fonction d’origine, ils ne servent à présent qu’à borner le terrain. Sur le devant, une cour à l’abandon, encadrée de murets, se pare de vert, avec exubérance. Il s’en échappe un chemin creusé dans la terre et pavé de dalles jaunies. Le long des façades, les reflets du granite, et sur les toits les tuiles rouges, ternies par les intempéries, complètent ce tableau de couleurs primaires délavées et confèrent à l’ensemble un aspect bucolique.

Les trois voisines

En avançant, j’aperçois mes voisines, attablées en terrasse, et les salue d’un geste qu’elles me renvoient en souriant. Georgette, Viviane et Marie-Louise, la mémoire vive du quartier. Elles sont revenues vivre sous le toit qui les a vues naître à la mort de leurs maris, et ne se quittent qu’en soirée. Bavardes, curieuses à l’excès, elles m’ont réservé leur meilleur accueil, perfectionné par des années de pratique. Si je les comble en retour de ma sollicitude, je ne baisse pas la garde. Elles connaissent la moitié de la paroisse, les vivants et les morts, je payerais cher un faux pas. Fut-ce un avertissement, lors de notre premier échange, elles se sont plaintes de l’ancien propriétaire et de sa discrétion maladive, précisant qu’elles souhaiteraient me voir plus souvent. Elles aiment la distraction, et les bonnes manières. Mon prédécesseur, lui, n’était pas d’humeur à discuter ou s’enquérir de leur santé. Dans l’espoir d’une confidence, j’avais supporté une comparaison méticuleuse du voisinage sur près d’un siècle. Le cas le plus surprenant, celui que j’ai retenu, n’a pas fini de hanter leurs esprits chahutés. Un fantôme, un spectre, une présence indéterminée avait élu résidence à l’adresse attenante à la mienne. Délaissée depuis des lustres – peut-être n’avait-elle jamais été occupée ? – son intérieur s’éclairait la nuit de façon mystérieuse perturbant leurs rêves d’enfant. L’enquête – ces phénomènes étaient alors pris au sérieux – n’avait pu conclure, puis plus tard, tout était rentré dans l’ordre. Elles l’avaient presque oublié, lorsqu’il s’est de nouveau manifesté il y a quelques mois. Elles ont tenté d’alerter, mais plus personne ne s’en soucie, donc elles s’en accommodent. Que pourraient-elles redouter maintenant ?

Le mur du bar

Je me redresse et ne peux m’empêcher de détailler le décor que constitue le mur du fond. Il rassemble, audacieux, un enchevêtrement baroque de peintures religieuses : des christs morts portés par la foule, des lazares qu’on arrache du tombeau sous l’œil de badauds ébahis, des anges musiciens qui donnent vie à cette danse macabre et la Cène, tel un banquet final, y figure en bonne place également. De cette multitude, un thème pourtant se détache, son thème favori si l’on en juge par la quantité de représentations, un moment d’espoir, où tout est possible encore : la vierge à l’enfant. Dans diverses configurations, elle tapisse la paroi, avec ou sans livre, allaitante ou accompagnée version sainte famille. Des reproductions d’œuvres d’art côtoient des compositions anonymes, encadrées parfois, toutes de tailles réduites, A4 pour les plus grandes, collées les unes aux autres, se chevauchant, si bien que ce pan tout entier paraît orné d’une mosaïque abstraite aux notes bigarrées. Deux affiches, en particulier, m’intriguent : celle d’une mère qui porte un enfant déjà vieux, les tempes dégarnies, les cheveux grisonnants, affichant elle-même un air désolé – je compatis – et celle d’une jeune femme dont les seins pointent sous une chemise blanche, portant debout sur ses genoux, un petit être au corps d’Apollon, l’index et le majeur en V, dressés vers le ciel. J’y vois de la subversion, ou est-ce juste ainsi qu’étaient perçus les jeunes garçons à l’époque, en adultes miniatures ? Quant aux femmes, le message est clair.

Jenny et Déborah à propos de Louis

Jenny, rougissante sous son fond de teint, « Disons que j’ai quelqu’un …

Deb, « Louis !

Jenny, qui la foudroie du regard, « Louis. Il est plus jeune que moi …

Deb, « De neuf ans, une paille à l’échelle de l’univers !

Jenny, qui n’avait pas du tout l’intention de rejouer le duo, « Bon, si tu veux que je raconte, tu me laisses raconter !

Deb, de son sac à expressions désuètes, « Dacodac.

Jenny, « Donc, oui, il est plus jeune, étudiant en troisième cycle, et quand il revient, il habite chez ses parents. Je n’aime pas ses parents, et ses parents ne m’aiment pas, jusque-là rien de très original… Ils sont du genre vieille France, des bourgeois du début du siècle, le précédent, dont la fortune s’est évaporée. Ils s’efforcent de conserver leur héritage qui se résume à un beau manoir non loin d’ici et des traditions poussiéreuses. Une famille de cinq enfants, un patriarche autoritaire qui mène sa troupe au pas de l’oie, bref ça ne colle pas. Ils veulent le meilleur pour leur unique fils, et ce n’est pas moi.

Deb, « Ah oui c’est sérieux ?!

Jenny, agacée, « À l’échelle de l’univers je ne sais pas, toujours est-il que nous préférons la discrétion, et puis il y a Jean-Foutre…

Moi, pas au courant, « ?!

Deb, qui ne peut s’en empêcher, « De son nom de baptême, Jean-François, le pompiste, sa station essence est collée au Jenny Motor.

Jenny, qui valide l’interruption, « Une engeance d’excrément, qui aime fourrer son nez dans les recoins sales, et se plait à colporter des rumeurs puantes, un suppôt …

Deb, « Un suppositoire !

Jenny, « Ouais, qu’on aurait mis à l’envers.

Moi, « Je crois que je vois le tableau.

Jenny, qui m’ignore, « On dit même qu’ils étaient collabos de père en père en fils durant la guerre, saleté de nazi !

Deb, « Oui, c’est toi qui le répètes à l’envi ! »

Jenny l’ignore à son tour et scrute le plafond pour se remémorer le cours de son histoire.

Jenny, « Pour compléter le tout, ce fielleux voue une adoration servile aux parents de Louis, qui représentent son idéal de vie, un but à atteindre – il a déjà quatre gosses – et sa femme travaille là-bas, au ménage, si elle ne l’aide pas à la boutique. Donc autant vous dire qu’il est impensable de se retrouver à l’appartement, au-dessus du garage il est trop près de l’ennemi et radio Paris veille. Alors, on s’éloigne pour nos rendez-vous. Louis a des tas d’endroits pour ça (…)

Deb, le menton dans les mains, la bouche en cœur, « Des cachettes secrètes… Oh ma chère, quelle vie trépidante ! »

L’histoire des voisines

Hector s’exécute, « L’affaire se déroule en 1938, le quartier ressemble à ce qu’il est aujourd’hui, peuplé en majorité d’agriculteurs. Une bourgade ordinaire, loin d’envisager le désastre à venir, et voilà que, dans la même semaine, trois habitants se suicident à deux ou trois jours d’intervalle, tous pendus, respectivement les pères de Marie-Louise, Vivianne et Georgette. L’enquête fera long feu, pas un mot, pas un suspect, pas un mobil, aucun éclaircissement. Ils ont fouillé partout, domiciles, lieux de travail, extérieurs, interrogé tout le monde et tout détaillé, les fréquentations, les rapports de voisinage, jusqu’à l’alimentation, boissons incluses, en vain. La presse du coin, friande de mystère, a enchaîné les gros titres. Les fillettes gardèrent le silence un moment, elles ne parlaient qu’entre elles, puis tout est rentré dans l’ordre.

Moi, « ça fait froid dans le dos.

Deb, « Et ça t’incite à relativiser leur témoignage.

Moi, « Et la maison ?

Hector, « Elle a toujours été vacante, du moins je crois… Le père ne s’est pas étendu sur ce point précis.

Deb, « Le curé, l’anecdote est de lui.

Moi, « Drôle de catéchisme !

Deb, amusée, « Non, détrompe-toi, il surveillait l’étude après l’école. Il ne devait pas être plus vieux que les filles lors de ces événements. Il a dû en être affecté, il s’en servait d’épouvantail, pour nous rappeler que les portes du royaume des cieux ne s’ouvrent pas dans certains cas. Apparemment le suicide en est un. Ils ont d’abord été refusés au cimetière de l’église et l’évêché qui campait sur cette position archaïque a dû céder car les cimetières sont laïcs, eh oui depuis plus de cent ans, et donc ouverts à tous.

La forêt antique

Horacio, détendu, « Très volontiers. L’oppidum… la hauteur… le site idéal en somme car viennent s’ajouter au tableau deux éléments essentiels : la rivière et la forêt qui s’étend un peu plus loin au Sud-Ouest.

Cette dernière a perdu de sa superbe certes, mais reste dense. Mieux vaut ne pas s’y aventurer seul. Il se chuchote à demi-mot que le vent s’abstient d’y pénétrer, que la faune sauvage a déserté les sous-bois, et que les ombres règnent en maître dans les tréfonds, sous la canopée. Une divinité y aurait élu résidence autrefois, lui conférant une fonction religieuse importante. En son centre, se dressait un temple à ciel ouvert, parsemés d’autels et des trophées glorifiant les victoires et les morts. Un sanctuaire entouré d’arbres peints du sang d’ennemis vaincus dont les corps décapités pourrissaient dans des fosses. Cet espace sacré avait été bâti en miroir du hameau, à la fois isolé et indissociable de la communauté.

Quant à la rivière, elle était recherchée pour l’eau et la nourriture qu’elle procurait, ainsi que pour son caractère spirituel et le rôle majeur qu’elle jouait dans les pratiques rituelles. Celle-ci, par exemple, coule d’Ouest en Est, et guidait les processions lors de la fête du solstice d’hiver. Elle a pour originalité de recueillir les eaux d’une source souterraine, et une légende raconte que des prêtres détenaient le secret pour y accéder avant qu’elle n’émerge du flan de la colline. En prévision de l’aube à venir, ils se réunissaient dans ce lieu défendu, pour allumer des feux sur des radeaux de bois et les confiaient au courant. La population se postait à la jonction des canaux, où ces brûlots éphémères rejoignaient le lit principal et le cortège, à leur suite, se mettait en branle jusqu’au matin, au son des instruments, des prières et des chants. Il devait s’arrêter près du pont, dans l’attente des rayons du soleil, pour célébrer le renouveau du jour. La crainte que l’humanité ne soit prisonnière d’une nuit perpétuelle était conjurée. Le cycle était relancé, la vie reprenait son cours.

Chapitre 3

La Citadelle

Un réveil difficile

Si la journée fut longue et riche de promesses, la nuit n’en fut pas plus courte et les aura trahies. Au-delà de minuit, il ne se passe rien de bon, j’aurais dû m’en souvenir et ne pas insister. Maintenant, de tout mon être, je le regrette. Ma vue se trouble, les ombres, les contours sont brouillés. La lumière m’agresse et m’oblige à progresser dans le noir, rideaux baissés. Les débris de la veille jonchent le sol, ils me lacèrent la plante des pieds, envoyant des signaux confus vers mon cerveau déjà saturé. Chaque mouvement résonne dans ma boîte crânienne au bord de l’implosion, le silence strident me déchire les tympans. Les muscles raides, mes articulations me font souffrir. J’espère avoir dormi sur le canapé sans pouvoir m’en convaincre. J’aimerais me rappeler, mais l’effort nécessaire n’est pas à ma portée. À tâtons dans les vapeurs d’alcool, les épaules basses, je titube, piétinant ce qu’il me reste de dignité. Si l’enfer existe, il y coule à l’évidence des fleuves de téquila.

La pierre mystérieuse

Rapidement le sentier se divise et je choisis la voie qui m’amène, quelques minutes plus tard, à un groupement d’arbres atypiques. Ils se démarquent par leur taille, leurs ramifications hors normes, et marquent une rupture dans la physionomie du terrain. Je me demande depuis combien de siècles, inébranlables, ils trônent en nous observant. Au-delà, la piste s’amenuise, elle serpente, rétrécit et finit par s’effacer sous mes pieds. Je m’apprête à faire demi-tour lorsque mon attention se braque sur le relief anormalement élevé d’un tas de lierre à proximité. (...), je me ravise, fraye entre les ronces, les plantes harassantes qui gênent ma progression, et découvre une pierre dressée dont la nature ne se révèle qu’au toucher. À hauteur d’homme, elle s’enracine dans les broussailles, amalgamée au milieu qui l’enserre. Tout dans sa forme et sa disposition suggère une mise en scène plutôt qu’un agencement naturel. Abandonnant ma canne improvisée, j’entreprends de disperser les tiges ligneuses qui la recouvrent, et se cramponnent à la paroi. Tant elles résistent, je dois les arracher pour qu’apparaisse une roche éraflée, dont, du bout des ongles, j’essaie de lire les aspérités, de les traduire en quête d’un mot, d’un dessin. Une face après l’autre, je la débarrasse de sa couche organique, révélant son aspect primitif, brut et froid. Rien ne transparaît cependant des entailles qui la strient çà et là. Peut-être n’était-il pas nécessaire d’y graver un message ?

La station essence

Je me dirige vers les dernières lumières qui résistent à l’obscurité pour demander mon chemin. Sur place, l’espoir se transforme en cauchemar dès l’apparition du gérant, laid, au méchant faciès du mauvais larron d’un tableau de Bosch, s’adressant à moi à la troisième personne. J’énonce ma requête et, de son index crochu, il m’indique une carte des environs sur un mur aveugle à l’arrière du magasin. (...) je m’y rends, mesurant mes pas. Avec la distance, l’éclairage faiblit, il n’y a que la devanture et le comptoir qui soient illuminés, à la manière d’un piège à insectes géants. L’atmosphère est lourde et, enfin, je visualise l’itinéraire quand le fracas d’une grosse cylindrée rompt ce silence de mort. Un barbu massif en descend pour entrer dans la boutique. Un bref coup d’œil dans ma direction, puis il sollicite le boursouflé qui ne le regarde pas en face et repart avec une bouteille de téquila. Pas un son ne jaillit de sa bouche, pourtant je l’entends m’inciter à imiter son geste, comme si je n’avais pas d’autre choix, à cet instant précis, comme si la suite de mon périple en dépendait. Le Diable n’aurait pas dit pire. Il sourit en s’en allant, à l’idée – je le sais maintenant – des affres qui m’attendent. Je ne l’ai croisé que quelques secondes, mais le mal est fait.

En prévision d’une longue soirée, je passe commande et le pompiste, de sa voix de harpie, me répond qu’il n’est pas autorisé à vendre de l’alcool après 18 h. (...), je me rapproche puis recule de peur qu’il ne me morde. « Et le motard ? » L’autre d’un caquètement grinçant me rétorque qu’il lui a donné. Agacé, j’en demande une gratuite. Trop tard pour me raviser, son masque libère un rire criard, et devient grotesque. Il grommèle (...) et beugle que le règlement devra être effectué demain, pas après-demain, ni la semaine prochaine, à quoi il ajoute qu’il n’a pas confiance. (...) Il va enregistrer mon nom, ma plaque et l’empreinte de ma carte, deux-cents euros. Si la caution me semble exagérée, je m’y soumets, réfrénant mon agacement pour ne pas déclencher une autre grimace chez mon interlocuteur, et complète avec les articles dont les sachets gisent à présent devant moi. En refermant la porte, il glapit à mon attention « Et demain c’est dimanche, on ferme à 17 h ! ». Sueur froide, je sors mon téléphone, la batterie clignote, rouge, 16 h 38.

La renaissance

J’échoue sur un arbre abattu et m’en sers de siège, puis de dossier. J’inspire, les paupières fermées. Mes mains balayent les herbes folles, pressées par la brise, qui viennent à ma rencontre. À chaque respiration, l’atmosphère m’imprègne, atténue la tension. Je parviens à dissocier les sons, apprécier leurs variations. Les rayons du soleil percent la canopée, parfumant l’air de rosée colorée. Je me reconnecte à la réalité, dans une nappe de brume, le cadre est remanié, arrondi. Les branchages se balancent au gré des vents, les épines signalent leur présence de fleurs aux couleurs vives, les plantes grimpantes ne descendent plus du ciel. De partout la chaleur qui avait déserté reflue, dissipant le brouillard, elle ranime la faune et la flore apaisées. Des chants diffus s’élèvent, l’horizon se dégage, le vert, le bleu se répondent. Les pétales ressortent, éclatants, irisant la lumière qui les effleurent. En pleine effervescence, les feuillages se déploient, le vivant se régénère et mes tissus endoloris se relâchent. Pétri des éléments, mon corps tout entier se détend. Je me déchausse, plante mes orteils dans un tapis d’humus, et plonge mes doigts dans le terreau primaire. L’orage vengeur s’en est allé, avec lui le danger.

La vieille en haillons

À présent, j’ai deux options pour regagner la civilisation. Revenir en arrière ou m’engager en face dans la rue qui dessert le cimetière. J’ai en tête la mise en garde du curé et choisis le chemin des processions. Les haies monumentales qui le bordent le rendent presque hermétique à la lumière du jour. Seul un halo brillant me parvient du bout de ce long corridor, où je ressens l’agitation du bourg en fin d’après-midi.

Je quittais cette impasse, (...), quand un râle d’outre-tombe retentit, et m’arrête en sursaut.

« Vos qui transitis memores nostri quoque sitis ! »

La sentence, claire et forte, s’achève par un rire sépulcral qui m’indique d’où vient le danger. L’engeance infernale, qui se vautrait sur le parvis, a déserté son poste pour se terrer dans des buissons plantés sur le bas-côté, affalée sur un morceau de carton déchiré.

En se tortillant, elle entonne une complainte lasse d’une voix monocorde.

« Puis ça, puis là, comme le vent varie, à son plaisir sans cesser les charie, plus becquetez d’oiseaulx que dez à coudre. Ne soyez donc de leur confrarie ; Mais priez Dieu que tous les vueille absouldre ! »

Elle s’interrompt, crache puis me sourit de sa bouche édentée, préparant son prochain tour. Alors qu’elle inspire profondément, je m’empresse de faire les quatre pas qui m’isolaient du monde des vivants et débouche, sain et sauf, au centre de la ville. Je ne saurai pas ce qu’elle manigançait : insanité, imprécation ou régurgitation, mais je me réjouis d’en avoir réchappé.

Une révélation

Alors que toute clarté a maintenant fui la pièce, jailli du néant, une vague de chaleur me submerge. D’instinct je m’accroche à la table d’une main, et m’assure, de l’autre, que l’armature qui me soutient résiste. Très vite les battements de mon cœur accélèrent, le sang dans mes veines bouillonne. Je tangue, puis cède au vertige. En basculant, ma nuque heurte le haut du dossier. Je m’agrippe pour endurer les cahots, focalise mon attention sur ma respiration. La fréquence et l’intensité des secousses diminuent. Enfin l’accalmie et je ne sais si une minute ou soixante se sont écoulées. J’essuie la sueur froide sur mon front d’un revers de manche et, médusé, porte mon regard sur la page ouverte. L’opacité de l’air m’empêche, à cette distance, de déchiffrer les caractères mais ils sont gravés dans le fond de mon œil. Les propriétaires du domaine, jusqu’à son abandon, étaient (…)

Les chapitres | Le marais ou l’effroyable histoire des amants perdus